Le traditionalisme voilà l’ennemi !

Guillaume Faye, article tiré de « Lutte du Peuple », numéro 32, 1996

Comme les épidémies d’acné, on voit fleurir, dans les milieux proches de ce que nous pourrions appeler par euphémisme la «droite révolutionnaire», ou plus généralement la «droite anti-libérale», des poussées cycliques de ce que l’on ne saurait nommer autrement que le « traditionalisme métaphysique ».

Des auteurs comme Evola ou Heidegger sont en général les prétextes – nous avons bien dit : les prétextes – à l’expression de ces tendances dont bien des aspects nous semblent négatifs et démobilisateurs. Les auteurs en question, en effet ne sont pas en cause. Pour ne citer que ces deux-là ni Evola ni Heidegger – dont les vraies idées furent souvent fort éloignées de celles des «évoliens» et des «heideggeriens» – ne sauraient prêter dans leurs oeuvres aux critiques que l’on peut faire à leurs « disciples » des milieux de la droite dont il est question ici.

Comment caractériser cette « déviance » du traditionalisme métaphysi­que et quels sont les arguments pour la critiquer ? Cette mentalité se caractérise par trois présupposés axiomatiques :

1 – La vie des sociétés doit être gouvernée par une «tradition», dont l’oubli nous précipite dans la décadence.

2 -Tout ce qui concerne notre époque est assombri par cette décadence. Plus on remonte dans le passé, moins il y a de décadence et inversement.

3 – Seules comptent au fond les préoccupations et les activités «intérieu­res», tournées vers la contemplation d’un je-ne-sais-quoi, globalement appelé « l’être ».

Sans vouloir s’attarder sur la superficialité, relativement prétentieuse, de cette axiomatique qui préfère à la vraie réflexion et à la clarté les obscurités faciles de l’invérifiable et du jeu gratuit des mots, qui -sous prétexte de profondeur (voire même chez certains auteurs à forte pathologie narcissique, de «poésie») – méconnaît l’essence même de toute philosophie et de tout lyrisme, il faut surtout reconnaître que ce traditionalisme métaphysique entre en contradiction profonde avec les valeurs mêmes qu’il prétend généralement défendre, c’est à dire la riposte aux idéologies modernes, l’esprit dit de la « tradition européenne » . l’anti-égalitarisme, etc.

En premier lieu, en effet, l’obsession de la décadence et le passéisme dogmatique qu’elle induit s’apparente à du progressisme inversé, à une vision linéaire “retournée”de l’histoire: même disposition d’esprit, héritée du finalisme chrétien, que dans toutes les idéologies progressistes “modernes”. L’histoire n’est pas ascendante, du passé vers le présent, mais descendante.

Seulement, à l’inverse des doctrines progressistes, le traditionalisme cultive un pessimisme sur le monde profondément démobilisateur. Ce pessimisme est exactement du même acabit que l’optimisme naïf des progressistes. Il procède de la même mentalité et incorpore le même type de vanité, à savoir un prophétisme redondant assorti d’une propension à s’ériger en juge de la société, de l’histoire, de ses semblables.

Ce type de traditionalisme, par sa tendance à haïr, à dévaloriser tout ce qui est «du temps présent», ne traduit pas seulement chez ses auteurs une aigreur et une fatuité souvent injustifiable, mais révèle de graves contradictions qui rendent son discours incohérent parce qu’ incrédible.

Cette haine du temps présent, de « l’époque moderne », n’est absolument pas suivie d’effets dans la pratique quotidienne, à l’inverse de ce qui s’est souvent observé, par exemple, dans le christianisme. Nos anti-modernes savent parfaitement profiter des commodités de la vie moderne.

Par là ils donnent la vraie dimension de leur discours : l’expression d’une mauvaise conscience, d’une « compensation » effectuée par des esprits profondément bourgeois relativement mal à l’aise dans le monde actuel, mais néanmoins incapables de s’en passer.

En second lieu, ce type de traditionalisme débouche la plupart du temps sur un individualisme exacerbé, celui-là même que leur vision (par ailleurs) « communautariste » du monde prétend dénoncer dans la moder­nité …

Sous prétexte que le monde est « mauvais », que les contemporains sont bien entendus décadents et imbéciles, que cette société matérialiste «corrompue par « la science et la technique» ne saisit pas les hautes valeurs de l’intériorité, le traditionaliste qui a toujours une idée cimiesque (cime) de lui même en vient à ne plus croire à la nécessité d’un combat dans le monde, en vient à rejeter toute discipline, toute solidarité avec son peuple, tout intérêt pour le politique.

Seul son moi, hypertrophié, l’inté­resse.

Il transmet «sa» pensée aux générations futures (sans voir la contradiction puisqu’elles sont supposées ne jamais pouvoir l’entendre puisque toujours plus décadentes) comme une bouteille à la mer.

Cet individualisme débouche alors logiquement sur l’inverse même de l’idéologie de départ, c’est à dire l’universalisme et le mondialisme implicite.

En effet, la tentation du traditionaliste métaphysique est d’es­timer que seules comptent la réunion « spirituels », la mise en communi­cation des hommes de haute pensée, de ses semblables à travers le monde, quelles que soient leur origine et leur provenance, pourvu qu’ils semblent rejeter la « modernité occidentale ». Au service du peuple, du politique, de la communauté, au service du savoir, de la cause, se substitue, outre le service et la contemplation de soi-même, te service de ridée “.

On défend des «valeurs» quel que soit leur lieu d’incarnation. D’où, pour certains : orientalisme fasciné; pour d’autres : mondialisme militant; et pour tous un désintérêt désabusé quant au destin de leur peuple.

On en arrive même à des attitudes mentales carrément chrétiennes, de la part de «philosophes», qui s’emploient généralement à combattre le christianisme.

En vrac et par exemple : choix de faire passer l’intention avant le résultat; adoption, pour juger une idée ou une valeur, de critères intrinsèques à cette idée et à cette valeur, et non pas de critères d’efficacité de ces dernières; mentalité spiritualiste qui consiste à juger toute culture, tout projet sur leur «valeur» spirituelle, et non pas sur leurs effets matériels.

Cette dernière attitude, d’ailleurs, se révèle évidemment très peu en rapport avec le «paganisme» européen dont se réclament souvent nos traditionalistes.

En effet, en regardant une oeuvre, un projet, une culture sous leur aspect exclusivement «spirituel», on pose le principe chrétien de séparation de la matière et de l’esprit, de dissociation dualiste entre l’idée pure et la production concrète.

Une culture, un projet, une oeuvre ne sont que des productions, au sens concret et dynamique du terme.

Il n’y a pas, de notre point de vue, de séparation entre la «valeur» et la «production ». Les qualités lyriques, poétiques, esthétiques d’une culture, d’une oeuvre, d’un projet sont intimement incorporées dans sa forme, dans leur production matérielle. Esprit et matière sont une seule et même chose. La valeur d’un homme ou d’une culture est celle de leurs actes, non de leur «être» ou de leur passé.

C’est précisément cette idée, relevant du plus ancien fonds traditionnel européen, que nos traditionalistes métaphysiques, tout imbus de leur spiritualisme et de leur monothéisme de la «tradition» ou de la recherche de l’ ” Etre “, trahissent allègrement.

Paradoxe : rien de plus éloigné des traditions européennes que les traditionalistes. Rien de plus proche de l’esprit proche-oriental du monastère.

Ce qui caractérise la tradition européenne et ce que les cultes venus d’Orient ont tenté d’abolir, c’est tout l’inverse de ce que défendent les traditionalistes européens d’aujourd’hui.

L’esprit européen, dans ce qu’il a de plus grand et de plus civilisateur, fut optimiste et non pas pessimiste, extériorisé et non pas intériorisé, constructiviste et non pas spiritualiste, philosophe et non pas théologien, désinstallé et non pas dans le passé, bâtisseur de ses propres traditions et de ses formes ou des idées immuables, conquérant et non pas contemplatif, technicien et urbain et non pas paysan, attaché aux villes, aux ports, aux palais et aux temples et non aux terroirs (domaines des assujettis), etc.

En réalité, l’esprit des traditionalistes actuels fait intégralement partie de la civilisation occidentale et marchande, comme les musées font partie également de la civilisation du supermarché. Le traditionalisme est la part d’ombre, la justification, le cimetière vivant du bourgeois moderne.

Il lui apporte un supplément d’âme. Il lui fait croire qu’il n’est pas grave ni conséquent d’aimer New York, les feuilletons télévisés et le rock, à condition que l’on ait une «intériorité».

Le traditionaliste est superficiel : esclave de ses idées pures et de ses contemplations, de ses jeux gratuits de philosophades, il considère au fond la pensée comme une distraction, comme un exercice agréable et vaguement est h élisant, à la manière d’un collectionneur – et non pas comme un des moyens de l’action, de la transformation du monde, de la construction de la culture.

Le traditionaliste croit que les valeurs et les idées préexistent à l’action. Il ne comprend pas que l’action précède tout, comme le disait Goethe, et que c’est par la combinaison dynamique de la volonté et de l’action que naissent a posteriori les idées et les valeurs.

Voilà qui nous éclaire sur la véritable fonction jouée par les idéologies traditionalistes au sein de la «droite» anti-libérale. Le traditionalisme métaphysique est une justification pour abandonner tout combat, toute intention concrète d’une réalité européenne différente de celle d’aujourd’hui.

Il est l’expression idéologique du courant pseudo-révolu­tionnaire. Non seulement ses utopies régressives, ses considérations fumeuses et absconses, sa métaphysique oiseuse occasionnent fatalis­me, inaction, perte d’énergie, mais il renforce l’individualisme bourgeois en prônant implicitement l’idéal – type du «penseur» – si possible contem­platif et désincarné – comme pivot de l’histoire. L’homme d’action et la personnalité historique véritable se voient alors dévalorisés.

Parce que le traditionaliste ne supporte pas, au fond, la «communauté», il la déclare impossible hic et nunc et s’en fait une représentation utopique et régressive repoussée dans les brumes d’on ne sait quelle « tradition » primale.

En ce sens, le traditionalisme « anti-moderne » et « antibourgeois » appartient objectivement au système des idéologies bourgeoises. De même, sa haine du «présent» constitue un bon moyen, un habile prétexte pour déclarer impossible toute construction historique concrète, même con­tre ce présent.

Entretenant – et c’est là le centre de son discours – une confusion absurde entre la « modernité » de la civilisation européenne technico – industrielle et « l’esprit moderne » des idéologies égalitaires et occidentales (qu’il déclare sans preuve liés l’un à l’autre), il défigure, dévalorise (parfois au profit d’un Tiers-monde «traditionnel» idéalisé), et abandonne à l’esprit occiden­tal et américain, le génie même de la civilisation européenne.

Comme le judéo-christianisme, mais d’une autre manière, le traditiona­liste dit «Non» au monde et par là même porte atteinte à la tradition de sa propre culture. Au fond, un traditionaliste, c’est quelqu’un qui n’a jamais compris ce que c’était qu’une tradition, comme un idéaliste est quelqu’un qui n’a jamais compris ce que c’était une idée.

Du point de vue de la « pensée », enfin, puisque c’est là le cheval de bataille du traditionalisme métaphysique, qu’y a-t-il de plus attentatoire à l’esprit, de plus contraire à la qualité du débat des idées et à la réflexion que les rendre gratuits et contemplatifs, que de les désincarner de tout projet “politique” (au sens nietzschéen), que de les détourner sur la voie de garage d’une sorte d’élitisme de bibliothèque ou d’un narcissisme d’autodidacte salarié ?

Osons liquider les évoliens et les heideggeriens.

Mais lisons Evola et Heidegger : pour les mettre en perspective, plutôt que de les châtrer sur du papier glacé.