A propos des « Prismes » de Theodor Adorno

Guillaume FAYE (Cette recension est parue en 1986 dans la revue « Panorama des Idées actuelles » du regretté sanskritologue Jean Varenne).

Ce texte, clair autant que fondamental, montre que les démarches de Guillaume Faye ne s’enracine pas dans le fascisme imaginaire et fantasmagorique de ses détracteurs de gauche comme de droite, mais dans une approche bien naturelle pour un homme de sa génération, étudiant pendant l’effervescence de mai 68. Une approche tributaire de la critique culturelle de ces années cruciales, soit tributaire de l’Ecole de Francfort, du situationnisme et d’une ethnologie différencialiste.

Theodor Adorno est un des représentants les plus intéressants de l’Ecole de Francfort, cette célèbre école néomarxiste allemande, dont l’actuelle idéologie dominante est largement redevable. L’Ecole, en effet, eut pour principale fonction d’«embourgeoiser» la doctrine marxiste en portant le soupçon sur l’idée de révolution prolétarienne, et en remplaçant l’idée de la lutte des classes par les impératifs catégoriques de la morale biblique. Paradoxalement, le déclin du marxisme, le retour en force de l’individualisme libéral, l’esprit cosmopolite à l’américaine et la grande vogue des «droits de l’homme» sont une des retombées du travail et de l’influence de l’Ecole de Francfort, dont seul Jürgen Habermas est encore vivant. A côté d’Horkheimer, d’Ernst Bloch, de Walter Benjamin, le quatrième «grand», Theodor Adorno, est certainement le plus intéressant et le plus contradictoire des penseurs de l’Ecole. Réfugié d’Allemagne aux Etats-Unis avant la guerre en raison de son identité juive, Adorno eut l’occasion de porter un regard critique (et effrayé) sur la société américaine, pour lui préfiguration d’un «primitivisme» qui risquait de s’étendre à la planète.

Dénonçant la régression musicale dans le jazz et le le rock, selon des analyses très évoliennes, décelant dans l’«art de masse» et l’«industrie culturelle» qui s’épanouissaient dans le cinéma hollywoodien, la télévision, le music-hall, etc. un redoutable déclin de la culture, formulant l’idée que le modèle occidental de consommation de masse constituait à la fois une aliénation intérieure de la spiritualité humaine, une destruction de l’art et de l’esthétique, et un modèle inédit d’oppression totalitaire sur un citoyen devenu «esclave volontaire», Adorno fut très vite mal vu des milieux progressistes. A certains égards d’ailleurs, sa critique de la société occidentale porte les prémisses des analyses avortées des situationnistes et rappelle par certains traits le discours de notre « Nouvelle droite ».

Malheureusement, et comme toujours, la critique d’Adorno souffre de ne pas aller jusqu’au bout d’elle-même, ce qui explique que les courants gauchistes qui la reprendront dans les années 50 et 60 ne parviendront pas à en rendre la formulation crédible et se retrouveront, comme le vit Guy Hocquenghem, du côté du «système». En effet, tout comme d’ailleurs celle de Wilhelm Reich, la dénonciation très élaborée que brosse Adorno de la société américano- occidentale appuie ses critiques sur les fondements philosophiques mêmes qui ont donné lieu à cette société: égalitarisme individuel, démocratisme du contrat social, impératif du bonheur économique, etc. Ce qui fait qu’au bout du compte, la pensée d’Adorno souffre d’une grande naïveté philosophique (décelable même dans le style) et d’une contradiction insurmontable: l’affirmation d’une hiérarchie naturelle dans l’ordre des arts, de l’esthétique, de la culture en général (par exemple le jazz est pour lui une expression d’ordre inférieur, la civilisation américaine vaut moins que la culture européenne sur le plan de l’apport à l’humanité) et la revendication impérative et dogmatique d’un égalitarisme dans les domaines politiques et sociaux; de même apparaissent contradictoires la dénonciation de l’«art de masse» (concept qu’Adorno abandonnera pour celui de « cultural industry » parce qu’il ne voulait que le terme marxiste «masse» fut pris en mauvaise part !) , dénonciation qui inspirera Baudrillard, et le souhait d’une «démocratie de masse».

En dépit de ces impasses, l’oeuvre d’Adorno, aujourd’hui soigneusement tue par une classe intello-médiatique en proie à l’ignorance et au recentrage, composée d’une cinquantaine d’essais et d’articles littéraires, philosophiques et sociopolitiques échelonnés entre 1935 et 1955, présente un grand intérêt par l’exactitude et la finesse de son analyse de la société de masse.

Les Editions Payot, qui se sont attelées à la tâche, capitale en ces temps de désintérêt pour le débat théorique, de traduire l’oeuvre de l’Ecole de Francfort et notamment celle d’Adorno, viennent d’éditer « Prismes, critique de la culture et société », treize brefs essais sur l’art, la littérature, la musique, la critique de la société, parus en Allemagne en 1955 (« Prismen », Suhrkamp, Francfort).

* *

Le propos central de cet essai, largement dépourvu des préjugés propres aux progressistes, est de prévenir le risque de voir une tradition culturelle, fut-elle «droitière», pervertie par le conformisme et donc privée de son sens: refus de laisser Bach ou Kafka récupérés par de fumeuses ontologies, volonté de combattre l’oubli prématuré dont on entoure Spengler, Veblen ou Stefan George, combat contre les modes faussement subversives ou pseudo-émancipatrices, comme le jazz ou le libéralisme de Mannheim ou de Huxley, etc.

Ce sont les chapitres sur Spengler, Thorstein Veblen et le poète Stefan George qui doivent le plus retenir l’attention. Avec une rare honnêteté intellectuelle, Adorno resitue ces «penseurs», qui se tiennent pourtant à cent lieux de sa propre vision du monde dans toute leur dimension subversive, non-humaniste et anti-égalitaire. Le chapitre sur « Spengler après le déclin » est particulièrement passionnant. Adorno tente d’y «résister à Spengler», qu’il admire et combat, et dont le solaire et lucide pessimisme le fascine et le révulse tout à la fois. Partageant l’analyse de Spengler sur le caractère décadentiste et pathogène du monde occidental bourgeois, Adorno veut tout de même «sauver» cet Occident, puisqu’il est porteur des idéaux bibliques et égalitaires. Tragiquement, partagé entre sa culture allemande et son âme juive, Adorno écrit: «Pour échapper au cercle magique de la morphologie spenglérienne, il ne suffit pas de dénoncer la barbarie et de faire confiance à la santé de la culture -confiance que Spengler pourrait tourner en dérision; il faut bien plutôt comprendre la barbarie inhérente à la culture. N’ont une chance de survivre au verdict spenglérien que les pensées qui remettent en question à la fois l’idée de la culture et la réalité de la barbarie».

Crucifié entre son rejet viscéral des formes de la société occidentale (et il entend par là aussi bien l’américanisme que le national-socialisme) et son attachement à ses principes fondateurs, notamment la démocratie de masse, Adorno, symbolisant par là l’impasse philosophique de l’Ecole de Francfort, se réfugie dans l’utopie avouée: «Au déclin de l’Occident ne s’oppose pas la résurrection de la culture, mais l’utopie que renferme dans une question muette l’image de celle qui décline».

Pour compléter ce portrait de l’ambiguïté de la pensée d’Adorno de sa double attirance pour une morale révélée de filiation biblique et pour une conception esthétique et «amorale» de l’existence, il faut mentionner le chapitre sur « George et Hofmannsthal » où Adorno défend la recherche de la beauté pour elle-même. Theodor Adorno est à la fois l’homme qui a décrit l’oeuvre d’art comme aura, unique, immanente à elle-même, telle la statue d’une divinité gréco-romaine -faisant par là même l’apologie de cette «idolâtrie» que toute son idéologie abhorre- et celui qui termina le premier chapitre de l’ouvrage, dont il est ici question, par cette sentence: «La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie ; écrire un poème après Auschwitz est barbare et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes».

Mais, au-delà des contradictions qui l’affectent, et même si l’on ne partage pas ses valeurs fondamentales, la lecture de l’oeuvre d’Adorno (à laquelle « Prismes » constitue une parfaite initiation) demeure indispensable pour deux raisons.

Tout d’abord, plus de trente ans avant qu’ils ne se posent concrètement, Adorno mit le doigt sur les véritables enjeux de notre temps, masqués à son époque par le pathos marxien où se noyaient les intellectuels. En particulier, il a su dénoncer le caractère intégrateur, conformiste, massificateur d’une culture de masse principalement destinée à la jeunesse et qui se voulait, dès ses débuts aux Etats-Unis, anti-bourgeoise, non-conformiste, émancipatrice, voire révolutionnaire. Adorno a su démontrer que cette «nouvelle culture» constituait tout au contraire l’antithèse absolue à l’idée de dynamisme social et de révolte.

En second lieu, Adorno fut capable de sentir l’émergence, seulement visible aujourd’hui, d’un narcissisme dépolitisé, d’une indifférence sociale et d’un déclin de la création culturelle dans la consommation culturelle.

Quelles qu’aient été les idées qu’il ait pu défendre, Adorno, tout à l’inverse de doctrinaires actuels qui s’en sont pourtant inspirés, prêche pour l’engagement, le militantisme idéologique (qui semble aujourd’hui «dépassé»), le combat des projets de société. Certes, il manque à ce possédé de la critique un projet affirmatif. Mais, en un temps, où l’esprit critique comme l’esprit créatif disparaissent l’un comme l’autre au profit de l’esprit passif, la lecture d’Adorno demeure une bonne leçon, même pour ses piètres épigones (GF).

Références : Theodor Adorno, « Prismes. Critique de la culture et de la société », Payot, 247 pages.