De la Géopolitique à l’Ethnopolitique: Le Nouveau Concept d’«Eurosibérie»

Guillaume Faye, Conférence Internationale sur “L’avenir du Monde blanc“, à Moscou les 8 et 10 juin 2006.

Ce texte est dédié à mon ami, implacable critique, maître en idées créatrices, le Professeur Anatoly Ivanov.

Je suis très heureux de parler de nouveau devant mes chers amis russes, au cours de ce colloque dont le but est de réfléchir à la solidarité historique et ethnique fondamentale qui devra désormais unir tous les peuples d’origine européenne au XXIe siècle.

Nous entrons dans un monde où les très anciennes rivalités historiques et nationales entre tous ces peuples doivent être dialectiquement dépassées et remplacées par une union globale ; parce que nous allons affronter des menaces communes d’une ampleur gigantesque contre notre identité et notre survie. Cette nécessité constitue une métamorphose historique.

Mon exposé définira la nature des très graves menaces précitées: expliquer le rôle central que pourrait jouer la Russie dans cette nouvelle alliance de tous les peuples d’origine européenne ; préciser les nouveaux concepts d’Eurosibérie — ou union de l’Europe péninsulaire et de la Russie — et d’ethnopolitique, c’est-à-dire d’une modification radicale de la géopolitique mondiale par l’introduction de la dimension ethnique ; puis, selon un pronostic risqué mais peut-être pertinent, vous proposer l’idée de Septentrion, qui est peut-être un prolongement révolutionnaire des idées que j’ai exprimées par ailleurs. Enfin, je conclurai par la responsabilité historiques majeure que devra jouer la Russie dans ce processus.

La Révolution française et sa conséquence, la Révolution soviétique, ne sont que des épisodes mineurs de l’histoire, en face de ce qui nous attend. Ces deux «révolutions» n’affrontaient que des problèmes secondaires. Aujourd’hui, il nous faut apporter la réponse à des questions cruciales, qui conditionnent notre survie, en tant que peuples d’origine européenne. Jamais nous n’avons été, depuis des millénaires, dans un «cas d’urgence» (l’Ernstfall du politologue Carl Schmitt) aussi tragique.

LE DIAGNOSTIC

Le premier constat, c‘est que tous les peuples d’origine européenne dans le monde sont en recul démographique constant. Pour la première fois, dans toute leur longue histoire, nos peuples sont envahis par une immigration massive et incontrôlée en provenance des autres continents, et ne se reproduisent pas. Cette immigration, qui s’apparente à une véritable substitution de population, se double de la troisième et plus sévère offensive de l’islam pour conquérir le continent européen. Voilà qui conforte l’opinion que j’ai exprimée dans un de mes essais, L’Archéofuturisme, selon laquelle le XXIe siècle sera bien celui du «choc du passé», d’un défi ressurgi des profondeurs de l’histoire et de la mémoire, bien loin des fantasmes de la «modernité» sous ses versions communistes ou libérales. C’est le retour de l’»instant éternel» dont parlait Nietzsche, c’est-à-dire de l’invariance de l’histoire humaine, celle du choc des civilisations, imparfaitement pressenti aux Etats-Unis par Samuel Huntington et plus pertinemment précisé en France par le Pr. Pierre Vial, historien présent à ce colloque. Je pose l’hypothèse de savoir si ce choc des civilisations ne recouperait pas, en réalité, l’affrontement des peuples blancs contre tous les autres. Si rien ne change, au milieu du XXIe siècle, les peuples européens de souche seront minoritaires chez eux, sur notre continent et même peut-être en Amérique au milieu de ce siècle, c’est-à-dire dans une génération. Ce séisme tragique avait été implicitement prévu par Oswald Spengler dans les années 20 (Le Déclin de l’Occident) et par Pierre Chaunu et Jean Raspail dans les années 70 (La Peste Blanche et Le Camp des Saints). C’est la mort pure et simple de notre civilisation et de notre ethnosphère qui peut être diagnostiquée si aucun médecin imprévu ne surgit et tente de guérir le malade.

LES CAUSES

C’est René Descartes qui, à la suite d’Aristote, distinguait les causes primaires (ou superficielles, immédiates) des causes secondes (ou fondamentales) de tout phénomène.

La cause de ce triple phénomène de déclin démographique, d’invasion migratoire et d’emprise massive de l’islam doit être cherché dans des sources exogènes ou primaires et endogènes ou secondes. Parmi les premières: un énorme mouvement de ruée vers le Nord de tous les peuples du Sud, fascinés par le (faux) eldorado occidental, et en proie à leur propre incapacité à s’auto-gouverner ; après la décolonisation, ils veulent, par l’immigartion vers l’Europe se remettre sous le giron des «Blancs». Mais en même temps, prendre leur revanche. La psychanalyse politique pourrait aisément expliquer une telle schizophrénie, de même que la dialectique maître-esclave de Hegel.

Les causes endogènes et donc profondes de ce mal tiennent à une pathologie interne de l’esprit des peuples européens: ethnomasochisme (haine de soi), xénophilie (amour de l’étranger) qui pousse à la collaboration cynique ou naïve avec l’ennemi, matérialisme mercantile et individualisme débridé, égalitarisme, inversion des valeurs, oubli des traditions comme de l’avenir, dévirilisation et confusion des rôles sexuels, mélancolie et morbidité morales dissimulées sous un optimisme factice et simulé, perte du sens esthétique, etc.

Peut-être les peuples européens vivent-ils là un irrémédiable vieillissement, une perte de substance biologique et de vouloir-vivre, pressentis par Oswald Spengler et Paul Valéry, où l’entrée dans l’ «Âge de Fer», le Kali Yuga de la tradition hindoue, prélude à la mort? Il est un signe inquiétant: en Europe, des législations néo-totalitaires répriment tous ceux qui veulent résister et encouragent tout ce qui est déclinant et maladif. C’est cette «fausse liberté» qui vide la jeunesse de son substrat cervical.

Je persiste à penser comme le Pr Anatoly Ivanov et comme Louis Rougier, mais aussi comme Nietzsche, qu’une des causes de cette pathologie est la dérive «virale» et laïcisée de la morale chrétienne, fondée sur la charité universelle, le cosmopolitisme égalitaire, la culture du repentir, de la honte de soi et du péché, ainsi que d’une conception irréaliste et délirante de l’»amour». Cette thèse mérite débat, mais elle est d’actualité.

LE REMÈDE

Pourtant, il ne faudrait pas céder au pessimisme absolu. Les peuples européens sont métamorphiques, c’est-à-dire que dans la longue histoire, ils savent se régénérer. Une renaissance ne pourra avoir lieu qu’autour d’une «utopie positive», c’est-à-dire de l’imagination d’un autre monde en rupture complète avec celui-ci. Les événements tragiques qui se préparent pour l’Europe et pour toute l’humanité et que j’ai appelés la «convergence des catastrophes» permettent d’envisager autre chose, impensable aujourd’hui, mais pensable demain. Quand le chaos aura accompli son tragique travail de nettoyage.

Je résume ici certaines de mes positions: il faut envisager une Eurosibérie ethnocentrée et autocentrée, c’est-à-dire une alliance globale de l’Europe péninsulaire et centrale et de la Russie, de la pointe de la Bretagne au détroit de Behring. L’idée est la formation d’un Empire confédéral ethniquement homogène et économiquement indépendant, autarcique. Dans cet esprit, la Russie serait au centre d’un tel ensemble, qui serait le plus puissant et le plus imposant de toute la planète. Cette idée s’oppose évidemment à celle d’»Eurasie», qui néglige l’unité ethnique grande-européenne et considère les Russes comme des Asiatiques, ce qu’ils ne sont pas.

L’Eurosibérie devra être fondée sur le principe de «séparation des peuples». Chacun chez soi, et en bonne entente de voisinage, si possible. Le modèle économique, en rupture complète avec la «mondialisation» et le libre-échangisme planétaire actuels, part du principe que chaque aire de civilisation doit être autosuffisante. C’est la théorie économique de l’autarcie des grands espaces que j’ai développée à la suite des travaux de l’École historique allemande et de Maurice Allais, selon une «troisième voie» qui renverse à la fois les vieux paradigmes obsolètes capitalistes et marxistes. À chaque groupe de peuples son propre modèle économique, politique, ethnique.

Concernant les États-Unis, ma thèse est simple et choquante pour beaucoup de manichéens. Nous ne devons être ni anti-américains, ni pro-américains, mais nous-mêmes. Il est bien évident et naturel que les gouvernements de Washington cherchent à empêcher par tous les moyens la naissance d’une «Eurosibérie», qui serait leur cauchemar. Encercler et affaiblir la Russie, casser l’axe menaçant Paris-Berlin-Moscou, jouer maladroitement le jeu d’un Islam qui se retourne contre eux: tout est bon pour des dirigeants américains aux abois et, en outre, avides de pétrole. Je ne puis qu’approuver ici les tentatives de l’actuelle direction russe de Vladimir Poutine de tenter de briser ces tentatives d’encerclement et de rétablir, vaille que vaille, la puissance russe. Pourtant, je pense que l’anti-américanisme obsessionnel est un piège. Il ne faut pas confondre le gouvernement de Washinhton et le fond populaire et ethnique américain. Ma position s’inspire ici d’un certain Nicolas Machiavel. En outre, je connais bien les Etats-Unis: ils comprennent des forces qui vont tout à fait dans le sens d’une alliance avec une future Eurosibérie dans la perspective que je viens d’indiquer. Cette formule a créé de la polémique en France, mais je la maintiens: il est improductif de considérer l’Amérique comme un ennemi absolu, alors qu’elle n’est qu’un adversaire provisoire. En revanche, je pose l’hypothèse: et si, que nous le voulions ou notre, l’ennemi principal était le tiers-monde sous la bannière de l’islam?

Bien sûr, l’Eurosibérie choquera les mondialistes et les bien-pensants, comme les nationalistes étriqués, qui en sont encore au XIXe siècle. Toutes ces idées constituent évidemment une rupture radicale avec le monde actuel (qui est déjà un monde passé) mais me semblent en accord avec les séismes, les bouleversements, les orages qui pointent déjà à l’horizon, avec la métamorphose historique totale que nous allons vivre dans moins d’une génération.

Je voudrais insister sur deux nouvelles notions: tout d’abord,celle d’ethnopolitique. La «géopolitique» ne prenait en compte que des facteurs géographiques. Mais la nouvelle planète qui se dessine sous nous yeux sera celle des blocs de peuples et des civilisations en lutte pour la survie les uns contre les autres, et non pas celle d’une harmonie humaine, d’un «État mondial» avec une espèce humaine métissée, une extension infantile du «melting pot» américain, avec de petites rivalités entre États.

Ensuite, au delà de l’Eurosibérie, il faudrait envisager une alliance entre cette dernière et tous les peuples blancs d’origine européenne au XXIe siècle, qu’ils vivent sur le contiennent américain ou ailleurs. C’est la notion de Septentrion.

Peut-être cette position est-elle utopique? Peut-être est-elle visionnaire? Cette solidarité planétaire de tous les peuples d’origine européenne, parfois transnationale, n’est-elle pas une nouvelle notion, digne d’ être discutée?

LE DESTIN ET LA REPPONSABILITÉ DE LA RUSSIE.

. Si j’ai insisté pour que ce colloque se passe en Russie, c’est parce que je pense que l’âme russe et le peuple russe sont un des centres majeurs de la civilisation européenne. Ceux qui prétendent que la Russie est «asiatique» se trompent. Ceux qui proclament que la Russie est «occidentale» se trompent aussi. La Russie est européenne, je dirais même «supra-européenne». Son étrange destin est de rassembler tous les héritages. Je pense que c’est avec la Russie que les peuple européens pourront se regrouper et défendre leur identité. Sans la Russie, son peuple, son espace, ses ressources, son génie, rien n’est possible. Je sais bien que la Russie est malade, mais pas plus que nous-autres, Européens de l’Ouest. Et c’est tous ensemble que nous devrons guérir.

La Russie se situe au centre géopolitique et ethnopolitique de l’espace gigantesque «eurosibérien» qui va de l’Atlantique au Pacifique et qui englobe la Fédération de Russie, l’Europe centrale et l’Europe occidentale péninsulaire. Cet espace, sur le plan des ressources, n’a pas d’équivalent dans le monde. Il n’a besoin de personne. Il devra viser à conquérir de plus en plus son homogénéité ethnique, à protéger ses frontières, à retrouver ses racines culturelles apparentées, sa commune mémoire historique, à relancer sa natalité, à assurer sa puissance, une puissance tranquille, sage, juste et invincible, en s’inspirant de certains principes formulés par Platon dans sa République. Je pense à la formule du théoricien belge Robert Steuckers, fondateur de Synergies Européennes, qui parlait, à propos de l’alliance euro-russe — donc de l’Eurosibérie — de «hérisson géant». Je ne touche à personne, mais on ne me touche pas.

C’est pourquoi la Russie doit davantage viser à resserrer ses liens avec ses voisins européens de l’Ouest plutôt qu’avec le Proche-Orient et l’Extrême-Orient asiatique. De même, notre tâche, en Europe de l’Ouest, est de faire comprendre que l’union avec la Russie est un objectif prioritaire.

Mais comment définir l’Eurosibérie? Il est impossible aujourd’hui d’en préciser les contours institutionnels. Comme tout grand projet historique, il commence toujours par le rêve mobilisateur de quelques minorités conscientes. Il s’agira évidemment d’une immense Confédération, ou d’un Empire homogène (à la différence en cela de ceux qui l’ont précédé) sur lequel le soleil ne se couche jamais. Il s’agira de rompre avec l’étroite logique égoiste et suicidaire des «États-Nations» qui a divisé les peuples européens et peut-être de s’inspirer du fédéralisme européen breton, dont un des théoriciens, M. Yann-Ber Tillenon, est présent à ce colloque.

Ce projet eurosibérien se fonde sur un renversement des valeurs (Umwertung): cesser de mettre le monde anglo-saxon, américanomorphe et occidental au centre de l’avenir ethnique, politique et économique des peuples blancs d’origine européenne, mais le remplacer par le bloc eurosibérien à construire, de la pointe de la Bretagne au détroit de Behring, «de la lande à la steppe et des fjords au maquis». C’est autour de l’Eurosibérie, autour du territoire matriciel, que devront se rassembler tou s les peuples-frères, y compris du continent américain et d’ailleurs. Permettez-moi de citer mon défunt ami, le grand peintre et poète Olivier Carré: «tournons-nous vers le soleil levant. Nous sommes le Nouveau Monde.»

Comment toutes ces idées pourront-elles se mettre en place? Je l’ignore, ou plutôt je le sais: l’essentiel est de les asséner et de les faire connaître. Ce sont les «révolutions de l’âme» qui fondent les «révolutions des faits». Une chose est sûre: la Russie, votre chère Russie, notre chère Russie est placée au centre de ce destin historique. Nous avons eu une histoire commune et glorieuse, où nous nous sommes bien battus. Mais maintenant cette plaisanterie est finie. Nous devons de nouveau nous unir et retrouver la souche ancestrale, car nous avons des ennemis communs et que nous appartenons, fondamentalement, au même peuple et que nous sommes frères sur la même terre.

Je vous remercie de votre attention.