La société multiraciale

Guillaume Faye, [Extrait du livre, Les nouveaux enjeux idéologiques, Le Labyrinthe 1986.]

La plupart des pays européens se sont brusquement réveillés, au cours des dix dernières années, au cœur d’une forme radicalement nouvelle de société – qu’ils auraient pu prévoir vingt ans à l’avance mais qu’ils n’avaient pas prévue, forme que l’on croyait jusque-là réservée à l’Amérique : la société multiraciale, conséquence de la décolonisation, de l’immigration de main-d’œuvre et des taux démographiques inégaux entre le Nord et le Sud. Pour la première fois dans son histoire – tout au moins des mille dernières années – l’Europe de l’Ouest se retrouve l’hôtesse de minorités afro-asiatiques (entre 5 et 10%) en croissance rapide. Le choc est d’importance et c’est en France qu’il se manifeste le plus violemment. Voilà donc posée avec une brutalité et une urgence inconnues jusque-là la question de l’identité. Et ce défi permet – enfin – aux Européens de prendre conscience, ou à tout le moins de réfléchir, à la nature de leur spécificité.

L’identité, la densité du sentiment d’appartenance et la valeur de la notion de citoyenneté reposent évidemment sur une relative homogénéité ethno-culturelle des habitants de l’Europe. Ce qui implique de soulever la question du degré de « désirabilité » de la société multiraciale ou pluriculturelle. Fait nouveau, le débat public évoque ouvertement la question (jadis taboue) d’un éventuel et souhaitable retour au pays des minorités. Des courants d’opinion n’hésitent plus à remettre en cause la possibilité d’acquérir la citoyenneté d’un pays européen si l’on n’est pas de souche ethno-culturelle européenne [1].

La société multiraciale présente, en effet, deux inconvénients majeurs : tout d’abord, c’est une société « multiraciste », où prospèrent les ghettos, la haine raciale, les guerres sociales en tous genres, comme le démontrent les exemples des U.S.A., du Brésil, de l’Afrique du Sud, etc. Ensuite, ce modèle social équivaut à une new-yorkisation de l’Europe, selon la logique de l’Occident planétaire, où le déracinement, l’individualisme narcissique, le renforcement du caractère mécanique et marchand du corps social, la perte de l’identité culturelle, constituent la règle et vident de sens le concept de citoyenneté, tant pour les allogènes que pour les indigènes.

Pour des raisons d’hostilité à tout racisme, pour le droit de chaque homme à bénéficier d’une identité et d’une citoyenneté, pour la préférence d’un modèle communautaire sur la société massifiée qui montre aujourd’hui son caractère pathogène, et le respect de la culture européenne, porter le soupçon sur la société multiraciale doit devenir aujourd’hui une priorité. D’ailleurs, dans la mesure où les véritables enjeux, les nouveaux clivages opposeront de moins en moins une « droite » à une « gauche » – querelle socio-économique aujourd’hui secondaire et dépassée – mais les partisans du cosmopolitisme aux partisans de l’identité, qui se recrutent désormais à gauche comme à droite, la question de la société multiraciale devient centrale et s’instaure comme problème politique majeur de cette fin de siècle.

Ce que l’on baptise « immigration » en Europe revient en fait à une « colonisation de peuplement » de la part des peuples féconds des pays d’Asie et d’Afrique, selon l’expression d’Alfred Sauvy. Nous subissons le mouvement inversé de colonisation que nous avons fait subir aux autres. Si nous n’y prenons garde et si nous n’arrêtons pas notre déclin démographique, non seulement on pourra continuer à dire que « l’Allemagne est condamnée à disparaître, mais elle ne le sait pas encore », comme l’écrivait Pierre Chaunu, mais au début du prochain siècle une très forte proportion des habitants de l’Europe, surtout dans les classes jeunes, ne sera plus d’origine européenne et probablement pas non plus de « culture » européenne, puisque cette dernière a perdu sa faculté acculturante et que les populations immigrées auront le choix entre le « maxi-ghetto » et l’américanisation. C’est donc d’une perte d’identité ethno-culturelle (plus grave encore que la déculturation, car elle n’est pas rattrapable) qu’est très sérieusement menacée l’Europe. En fait, comme je tentais de le démontrer dans un essai récent [2], jamais, au cours de son histoire, l’Europe n’a été autant menacée de disparition qu’aujourd’hui et jamais ses dirigeants n’en ont été si peu conscients.

A l’heure où – bien sûr à juste titre – nous nous sentons atteints et concernés par les génocides qui frappent ou ont frappé, en totalité ou partiellement, d’autres peuples, nous demeurons indifférents et aveugles au génocide – ethnique, démographique – dont les Européens plus que tout autre peuple sont aujourd’hui menacés.

Les adeptes de l’assimilation des étrangers en Europe (comme ceux de leur intégration par le système des ghettos d’une société « pluriculturelle ») poursuivent exactement la même démarche que les messianiques convertisseurs des Indiens d’Amérique, que les niveleurs jacobins et surtout que les colonialistes du XIXe et du début du XXe siècle.

Seulement, c’est nous qu’ils veulent maintenant achever de coloniser. Par un piquant et tragique paradoxe de l’histoire, c’est l’Europe ex-colonisatrice qui se retrouve maintenant au premier rang des peuples en voie de colonisation définitive. Et, suprême ironie, les immigrés afro-asiatiques, fils de ceux que le colonialisme commença jadis à ethnocider et dont il détruisit l’identité, sont aujourd’hui les acteurs manipulés et utilisés pour faire perdre à l’Europe les restes de son identité, sont aujourd’hui les instruments de notre propre « hyper-occidentalisation » !

La société multiraciale est à la fois la réversion et la continuation de la société coloniale ; et la multiracialité apparaît comme l’hypostase du colonialisme. Dans les deux cas c’est le progressisme qui mène la danse et l’on peut comprendre, maintenant, que le colonialisme n’était que le stade infantile du multiracialisme…

Dans l’inconscient des progressistes et des sociaux-démocrates, il doit bien exister quelque part ce fantasme secret, mélange de masochisme et d’altérophobie, d’auto-racisme et d’altéro-racisme : il ne suffisait pas d’aller coloniser, occidentaliser et déculturer les peuples du Sud, il faut maintenant les faire venir à nous, pour que nous achevions ensemble, dans une grande partouze culturelle, de nous déculturer, de nous désidentifier mutuellement. Nous, qui avons été les vecteurs de votre déculturation, venez maintenant chez nous, pour nous et pour vous dépersonnaliser définitivement.

Laurent Fabius, fidèle en cela à l’idéologie de Jules Ferry, et en parfaite concordance avec l’esprit de la Révolution française comme de la Constitution américaine, rappelait que la République avait vocation à construire une société et une nation multiraciales, que les identités et les appartenances religieuses, culturelles et ethniques des citoyens étaient choses secondaires [3]. Autojustification ?

L’idéologie qui préside aujourd’hui à la multiracialité n’est donc nullement une nouveauté, en dépit de sa prétention à l’être. La doctrine de la « République française », en effet, poursuit explicitement le modèle « national » des monarques centralisateurs, se fondant sur l’assimilation forcée des populations et l’abolition de leurs identités. En France, la colonisation des peuples des « provinces » par l’Etat central, le colonialisme d’outre-mer et aujourd’hui la multiracialité et l’assimilation se prolongent tout naturellement. Le pouvoir actuel, « multiculturaliste », ne fait que poursuivre la doctrine de ses prédécesseurs. Paradoxalement, c’est l’identité française qui fait les frais de l’idéologie française… dans la mesure où il ne suffit plus d’intégrer des groupes ethniquement proches, comme ce fut le cas pendant des siècles. L’évidence que la société multiraciale crée les ghettos et institutionnalise le racisme nous est confirmée par le fait qu’au sein des institutions, au-delà d’un certain seuil de « gens de couleur », ces derniers revendiquent une autonomie fondée sur leur race. En Grande-Bretagne, au sein du parti travailliste, les Noirs ont revendiqué et obtenu – très logiquement – la constitution d’une « section noire » du Labour, véritable parti dans le parti (Daily Mail, 15 avril 1985). Ainsi, comme en Belgique avec le problème des Flamands et des Wallons qui contraint à doublonner toutes les institutions (mais avec une gravité démultipliée du fait de la profondeur du fossé ethnique), nous nous préparons peu à peu à une société où tous les secteurs seront découpés en fonction des races et des ethnies. Inutile de dire que le sentiment communautaire et la notion d’intérêt général comme de service public s’en ressentiront, et que ne subsistera plus comme liant social que les rapports marchands et contractuels d’intérêts économiques [4] – ce qui correspond au projet idéologique libéral.

La société multiraciale réussit ce tour de force de superposer au racisme ordinaire et à la désagrégation sociétale la dictature absolue du mercantilisme quotidien et revient à abolir tous les rapports humains qui ne sont pas fondés sur l’intérêt matériel. La société multiraciale, dont la croissance correspond au renforcement du type de la société marchande, à l’essor des doctrines néo-libérales et à la montée en puissance des pouvoirs techno-économiques au détriment des pouvoirs politiques en Occident, est également corrélative de l’apparition de la « Nouvelle Société de Consommation » [5], caractérisée par la tribalisation du corps social. Conséquence : les seuls rapports sociaux « chauds » seront les liens privés ou intra-ethniques (intra-tribaux) ; quant aux relations et aux « communications » qui s’opèrent à un niveau « national » ou macro-social, elles seront toujours plus froides, anonymes, techniques et mercantilisées. La société multiraciale contribue donc à accentuer ce trait pathologique des populations d’aujourd’hui : croissance de la massification et de l’individualisme anonyme, disparition des liens civiques et de l’altruisme communautaire.

A ceux qui disent : « Fort bien, nous allons perdre notre identité culturelle et anthropologique : pourquoi pas ? Une nouvelle civilisation, métissée, universelle, est en train de naître. Pourquoi ne pas l’accepter ? », il n’y a pas seulement à répondre sur le plan rationnel ou sur le plan moral. Il reste aussi à opposer un désir contraire, le même désir, la même volonté, que ceux que manifestent par exemple des Africains ou des Arabes de ne pas se laisser envahir par des Européens, de demeurer fidèles à leur identité léguée. En effet, de même qu’il est normal et légitime que l’Arabe, le Noir africain, le Japonais veuillent rester eux-mêmes, veuillent faire admettre et reconnaître qu’un Africain est nécessairement un homme noir ou un Asiatique un homme jaune, il est légitime, naturel et nécessaire que soit reconnu le droit à un Européen de refuser la multiracialité et de s’affirmer comme homme blanc. Traiter de racisme une telle position est une inadmissible forfanterie. Les véritables racistes sont au contraire ceux qui organisent en Europe la constitution d’une société multiraciale.

Soyons logiques : de même qu’il fallait combattre le colonialisme et l’oppression que les Blancs envahisseurs faisaient subir aux peuples de couleur, de même il faut refuser l’implantation en Europe de ces mêmes peuples de couleur. Et ce, précisément au nom de l’antiracisme. Parce que l’histoire démontre que les sociétés constituées sur des mélanges ou des juxtapositions brutales de populations par l’origine très éloignées finissent par donner lieu, comme le cas des Etats-Unis ou du Brésil le démontre, à des sociétés obsédées par le poison de la question raciale, substitut de la question sociale, à des sociétés dont le racisme de masse, le racisme quotidien constitue l’irréfragable toile de fond.

Les sociétés américaines du Nord et du Sud nous montrent que l’assimilation des diverses ethnies dans un ensemble communautaire et culturel échoue et que seule subsiste la juxtaposition hiérarchisée des groupes humains – avec toutes les tensions qui en découlent. Croit-on sérieusement que notre modèle socioculturel actuel, qui ne possède déjà pas pour des indigènes de souche de pouvoir consensuel, pourra fédérer au mieux des populations d’origines très différentes ?

C’est donc au nom de l’antiracisme qu’il faut condamner la société multiraciale et ses apologistes. C’est au nom de l’antiracisme qu’il faut dénoncer ceux qui nient l’existence des races et des identités, et dont les ennemis sont aussi bien l’Européen de souche que l’Africain fier de son ethnie. Les partisans du cosmopolitisme multiracial visent en réalité à constituer une organisation sociale du monde de caractère profondément raciste : ils veulent construire une civilisation planétaire, de culture occidentalo-américaine, où les Blancs dominent les métis et les gens de couleur (puisque ces derniers auront plus de mal à s’intégrer au modèle culturel occidental, qui est « blanc » malgré tout), où chaque pays soit un melting pot hétérogène dans lequel dominera une caste occidentalisée. C’est exactement l’extension à la terre entière du modèle raciste de la société américaine. Diviser pour régner. Les totalitarismes veulent des sociétés éclatées…

A ce modèle, par antiracisme, par respect des races et des peuples, nous préférons celui d’un monde hétérogène de peuples homogènes (et non point l’inverse), seule garantie du respect de l’Autre. On respectera en Europe l’homme africain ou l’homme arabe lorsqu’ils ne seront plus sommés de s’intégrer et de disparaître en tant qu’hommes spécifiés ou de se réfugier dans leurs ghettos, lorsqu’ils pourront être appréciés en tant qu’étrangers disposant d’une patrie et non comme parias en mal d’assimilation.

Conséquence de la multiracialité – mais pas uniquement d’elle – le racisme, ce mal des sociétés égalitaires implicitement contenu dans l’assimilationisme des droits de l’homme, a refait depuis quelques années une entrée fracassante dans les débats publics. C’est au niveau le plus bassement biologique que racistes déclarés (en privé, car l’expression est sanctionnée, comme jadis l’homosexualité) ou antiracistes professionnels posent aujourd’hui le problème de l’identité des peuples. La question raciale prend donc aujourd’hui le même statut que la question sociale, et à certains égards que la question sexuelle, voici quelques décennies. Et, par une fatalité tragique, plus on « tabouise » le racisme, plus on légifère contre lui, plus il s’instaure comme discours implicite de référence en arrière-fond de tous les débats et de tous les comportements quotidiens… Le racisme, stade final, stade cancéreux des identités en perdition, promène désormais son spectre parmi nous.

La question raciale n’est pas seulement devenue le démon intérieur du monde occidental du simple fait de la planétarisation de l’histoire, de l’abolition des distances ou des doctrinaires politiques du racisme des XIXe et XXe siècles dans les pays anglo-saxons, en Allemagne et en France – patrie de la naissance du racisme théorique, comme le montre bien Zeev Sternhell [6] ; la responsabilité de l’obsession raciale repose en majeure partie sur la social-démocratie, qui se proclame antiraciste mais qui apparaît historiquement responsable, depuis une centaine d’années, du colonialisme, puis du néo-colonialisme caché sous le paravent de la « décolonisation », et enfin de l’organisation de l’immigration et de la société multiraciale en Europe. Mais il n’y a pas que cela. Un autre facteur, plus ponctuel, est intervenu dans l’installation de l’obsession raciale.

Paradoxalement, mais logiquement, ce sont les milieux dits antiracistes, humanistes militants, qui ont le plus contribué, par leur mise en avant obsessionnelle et pathologique du « fascisme », du « nazisme », dans des sociétés où ces doctrines avaient en fait disparu après la guerre, à en faire resurgir la tentation et la présence. On se trouve là en face d’un des plus étonnants effets d’hétérotélie sociale qu’il nous soit permis de constater.

Hitler demeure en vie, comme mythe, présence latente et deuxième conscience souterraine, grâce au zèle de ses prétendus dénonciateurs, qui ne cessent d’en annoncer fantasmagoriquement le retour, alors qu’il avait en fait, pendant les années soixante, réellement disparu.

Il n’est pas de jour qui ne nous présente une douteuse publication « historique » sur les méfaits du nazisme, un film télévisé racoleur sur la déportation, l’« holocauste », la résistance, etc.

La fascination pour le phénomène fascisme-racisme-nazisme s’exprime dans les médias, sous le prétexte pédagogique d’en immuniser les populations, mais souvent avec l’arrière-pensée de faire une bonne affaire commerciale, comme le démontrent les scandaleuses et douteuses affaires du « Journal d’Anne Frank » (un faux) ou du film « Holocauste », film aux accents morbides sous un discours « anti-nazi » de façade.

Une psychanalyse de ces syndromes obsessionnels, de plus en plus virulents quarante ans après, montrerait, chez les promoteurs du discours de « dénonciation » pédagogique de la triade fascisme-racisme-nazisme, une angoisse fascinée d’attraction-répulsion, un désir irrépressible d’« en parler », un besoin d’exprimer et de masquer à la fois une obsession raciale et un racisme profonds sous l’apparence de leur repérage (chez les autres) et de leur dénonciation permanente. Des intellectuels comme Jean-Pierre Faye, Bernard-Henri Lévy, Albert Jacquard (ce dernier coutumier des lapsus racistes), pour ne pas parler de Simone Veil, qui passent leur vie à débusquer des hitlériens imaginaires ou le retour de Mussolini derrière le moindre phénomène social xénophobe, sont en réalité responsables de la propagation de ce « mythe aryen », de la « racialisation » idéologique de notre société [7] et du maintien de l’ombre de Hitler dans l’imaginaire des Européens d’aujourd’hui.

Un tel syndrome peut se comparer à ce qui se passait pour le sexe dans les milieux chrétiens il n’y a pas si longtemps. Les curés « anti-masturbateurs » de nos collèges, les dames patronnesses dénonciatrices de partouzes imaginaires ou les pères de famille chasseurs de pédérastes, manifestaient, eux aussi, une profonde attirance pour les faits – imaginaires – qu’ils dénonçaient, et surtout, en suscitaient chez les autres la fascination et la tentation. L’obsédé du sexe ou de la race, de l’antisémitisme ou de la pédérastie, en créant son psychodrame de soupçons et de tabous, propage son obsession et ses tentations et rend possible l’émergence d’un phénomène qu’apparemment il dénonce [8].

En effet, un des principaux résultats sociologiques auxquels sont parvenus les B.H. Lévy et autres Le Roy Ladurie (dans la lignée, d’ailleurs, d’Hanna Arendt), dans leur dénonciation du retour de l’« esprit d’Auschwitz », c’est de créer une atmosphère fascinatrice de « tabouisation » du phénomène, notamment chez les jeunes générations. Alors que le « Hitler-connais-pas » aurait pu immuniser contre une renaissance de doctrines racistes ou fascistes en les faisant sombrer dans l’oubli et la banalité du rétro, la permanente mise en garde contre la renaissance toujours imminente de la bête immonde a objectivement recréé des sectes néo-nazies. De même, la stupide litanie sur le thème « la race, ça n’existe pas » a tout naturellement développé une contre-réaction raciste. La mise en garde contre le « grand-aryen-blond-nazi-raciste » [9] a fait naître une fascination pathologique pour ce mythe que l’on prétendait évacuer (voir l’utilisation provocatrice de symboles nazis par des jeunes qui se veulent en marge, en rupture, par rapport à un monde d’adultes pour eux vide de sens, enfermé dans son égoïsme et son hypocrisie). Les écrits d’un Bernard-Henri Lévy montrent une fascination douteuse pour le thème racial aryen et une protestation implicite contre une soi-disant « barbarité » inhérente à tout ce qui relèverait d’une culture européenne « pure ».

Dans l’esprit d’un public qui échappe de plus en plus à ce qu’on a pu appeler la culture politique classique, l’excès de discours et de sermons sur le racisme, le fascisme, le nazisme, la provocation permanente à la prétendue renaissance d’un antisémitisme de masse, la sempiternelle et stupide association (comme dans le film de Roger Hanin, Train d’Enfer) de l’« Aryen blond » brutal, tortionnaire, raciste et d’extrême-droite, et de sa victime, représentée par un Juif ou un Méditerranéen, contribuent à entretenir et à développer une sorte de « mythe aryen négatif » dont les effets sont rigoureusement les mêmes que ceux du « mythe aryen positif ».

Un parallèle peut de ce point de vue être fait : de même que les démocraties occidentales, comme les démocraties populaires, tentent de se légitimer, de faire oublier leurs échecs immenses et de laver le sang qu’elles ont sur les mains depuis 1945 en désignant comme ennemi fantasmagorique le « totalitarisme fasciste » (processus morbide de légitimation négative fantasmée), de même, notre société ne cesse de commémorer sa victoire sur Hitler et Mussolini pour faire oublier les problèmes contemporains qu’elle ne peut pas concrètement résoudre : « le ventre de la bête immonde est toujours fécond », tel est le mythe fondateur et légitimant, d’après la célèbre formule de Brecht, d’une société qui ne parvient plus à s’auto-justifier qu’en se présentant comme le rempart d’un fascisme-racisme-nazisme toujours prêt à renaître, toujours latent par essence, jamais vaincu.

Le mythe du fascisme latent contient implicitement l’idée que la culture européenne – française et allemande en particulier – est par nature coupable de donner toujours lieu à de tels « démons » (une Europe identitaire et autonome est barbare pour les B.H. Lévy et les André Glucksmann) et qu’elle doit donc demeurer sous surveillance et perdre, par cosmopolitisme, son identité culturelle ou ethnique (c’est la thèse de l’Eglise qui recommande, par un moralisme de culpabilisation, l’adoption d’enfants extra-européens et encourage le métissage). Mais ce mythe permet aussi de banaliser et de faire oublier les forfaits que, depuis Dresde et Hiroshima, les démocraties occidentales comme les démocraties communistes, liées aux premières par le même « antifascisme » fantasmé, n’ont cessé de perpétuer dans tous les domaines : populations déportées et/ou massacrées en Europe après la guerre, acceptation des annexions arbitraires de l’Union soviétique, goulags et système concentrationnaire soviétique, crimes de guerre innombrables des démocraties occidentales et des Etats communistes dans tous les conflits qui ont agité le Tiers Monde depuis 1950, etc.

Bref, le cadavre d’Adolf Hitler, embaumé et soigneusement entretenu depuis la guerre, sert à tout cet immense courant idéologico-politique « égalitaire, humaniste et démocratiste » (englobant, des communistes aux libéraux, tous les participants du prétendu « front antifasciste », tous ceux qui sont les héritiers idéologiques d’un judéo-christianisme qui, lui aussi, a les mains bien rouges), à légitimer son totalitarisme implicite et à minimiser la portée de ses méfaits, dont les derniers, qui ne sont pas les moindres, sont les crimes de guerre et les tentatives de génocide perpétrés par Israël au Liban, mais que l’on tente de nous faire pardonner parce qu’ils sont le fait des « rescapés d’Auschwitz ».

Jamais, depuis 1981, date de l’installation des socialistes au pouvoir, on n’aura vu autant Hitler à la télévision française. Il n’est pas de jour sans « dénonciation » du racisme hitlérien, condamnation de l’antisémitisme, grand débat sur la « résurgence du racisme », le tout sur fond obsessionnel de marches militaires nazies, de films sur les camps de la mort et de cours de morale civique par les grands prêtres de l’antiracisme et de la bonne conscience appointée.

L’effet de ce bombardement médiatique est – évidemment – l’inverse de ce qui a été recherché. Racisme, antisémitisme et hitlérisme s’installent dans l’imaginaire collectif comme des présences démoniaques, des mythèmes diaboliques qui, même s’ils ne séduisent pas tout de suite, restent néanmoins présents dans la profondeur des cerveaux… C’est, éternellement recommencée, la vieille histoire des apprentis sorciers.

Ce sont donc, paradoxalement, les « dénonciateurs » du nazisme qui l’ont fait perdurer – et qui l’ont même amplifié – sous forme de mythe, donnant ainsi raison a posteriori au fâcheusement célèbre Martin Bormann… La fureur pédagomane à dénoncer et à poursuivre le racisme et l’antisémitisme, même et surtout là où ils n’existent – heureusement – pas, en cristallisent définitivement l’idée dans la conscience populaire. Bien des gens qui ne faisaient pas la distinction entre un Juif et un non-Juif (en tout cas pas plus qu’entre un catholique ou un protestant, un Breton et un Antillais) ont été « informés » par les professeurs de lutte contre l’antisémitisme que le Juif n’était peut-être pas un citoyen comme un autre, que la judéité n’était peut-être pas une différence comme une autre, et que l’antisémitisme était une forme « spéciale » (aggravée) de racisme. Julius Streicher et Drumont n’auraient pas espéré mieux. Le résultat des campagnes obsessionnelles contre le racisme et l’antisémitisme entreprises depuis le début des années soixante-dix a été de désigner le Juif et de racialiser les rapports sociaux.

Ce que les sectes néo-nazies n’ont pas fait, les milieux « antiracistes » et les sectateurs des droits de l’homme l’ont accompli. Certes, ce n’était pas volontaire de leur part, il faut leur rendre cette justice. Ils étaient plus bêtes que pervers. Mais en matière de propagande politique, la bêtise est impardonnable parce qu’elle peut mener au pire et aux résultats les plus inattendus. Ces résultats sont clairs aujourd’hui : l’antisémitisme progresse de nouveau en France, et ailleurs, dans le peuple et chez beaucoup d’élites, d’autant plus puissamment qu’il prend la saveur douteuse du fruit défendu. Quant au racisme ordinaire, inutile même d’en évoquer la prégnance…

Néanmoins, au-delà de l’aveuglement, il est possible de déceler chez les professionnels de l’antiracisme certaines attirances troubles. Les multiples gaffes et lapsus d’un Albert Jacquard [10] ou les fantasmes hitléromaniaques et racioïdes d’un Bernard-Henri Lévy, dont le dernier roman est une anthologie d’obsessions nazimorphes, le déchaînement de tel autre auteur contre l’hitléro-fascisme qu’il croit entrevoir derrière chaque porte comme les vieilles demoiselles le Violeur, tout cela ne s’apparente-t-il pas plus ou moins à un désir refoulé ?

Fascination négative, certes, mais, comme cette floraison de publications douteuses qui prétend, pour mieux dénoncer le « péril nazi », en montrer les aspects « historiques », reconnaissons que cette fascination trouve un marché de fascinés de plus en plus conséquent…

L’idée raciste ayant pris force et forme d’archétype, demeure désormais, au panthéon des valeurs, comme recours possible. De même que les chrétiens suscitèrent messes noires et cultes démoniaques, de même, nos bons démocrates et nos obsédés du fraternalisme antiraciste ont-ils très logiquement favorisé la naissance d’une « culture » raciste. Dans bien des cas, c’est aujourd’hui l’antiracisme qui crée le racisme et non l’inverse ; plus exactement l’antiracisme, en qualifiant à tort et systématiquement de « raciste » soit des comportements xénophobes tout à fait classiques où la haine raciale n’existe pas à l’origine, soit des attitudes sociales banales dépourvues de racisme, finit par rendre effectivement racistes lesdits comportements. De même, l’atmosphère de suspicion raciste créée par les chasseurs d’antiracisme laisse supposer aux gens de couleur qu’ils sont partout en butte à la discrimination, ce qui les conduit sociologiquement à se comporter eux-mêmes de manière radicalement discriminante.

D’où, autre conséquence extrêmement néfaste, le fait que tout discours d’affirmation d’une identité européenne risque de se voir incapacité comme « raciste », ce qui est tout de même le comble, puisque le racisme désigne l’infériorisation de l’Autre et non pas l’affirmation de soi ! Il convient donc de dénoncer comme fauteurs de racisme tous ceux qui tentent d’établir un lien entre l’affirmation parfaitement légitime d’une identité ethnique européenne et le racisme.

Tous les Européens, de ce fait, sont atteints, à des degrés divers, par l’autoculpabilisation. Celle-ci se manifeste à l’occasion des psychoses antiracistes qui saisissent les médias et l’opinion publique dès qu’une affaire mêlant un extra-Européen défraye la chronique judiciaire. Le psychodrame antiraciste prend des allures pathologiques et joue le rôle d’une sorte d’auto-thérapie morbide de la société. Il s’agit d’exorciser un démon que l’on porterait en soi, en dénonçant un racisme imaginaire (la vague des soi-disant « crimes racistes » à propos des rixes les plus banales) ou, de la part des autorités, en refusant de sanctionner des délits commis par des extra-Européens, de peur d’être suspectées du péché capital. Ce syndrome masochiste exacerbe encore le racisme de masse.

Les milieux politiques et idéologiques qui ont intérêt au déracinement des Européens, à leur perte d’identité, jouent un rôle particulièrement actif dans l’exacerbation de ce racisme, selon une double stratégie : favoriser d’une part la société multiraciale et cosmopolite qui entretient les ghettos et provoque le déracinement tant des autochtones que des allogènes ; et susciter, d’autre part, un racisme populaire, en incitant les autorités comme les citoyens à ne pas appliquer les lois envers les allogènes, en dressant les uns contre les autres, par de subtiles campagnes de presse, les Européens contre les étrangers, bref, en criant sans cesse « au loup », afin de faire, précisément, venir le loup. Cette stratégie vise à transformer la société européenne en une réplique de la société américaine : à la fois multiraciale et multiraciste. A l’image des Américains, les Européens doivent devenir des individus sans identité, enfermés dans leur prison ethnique et fédérés par le mode de vie occidental et matérialiste ou la « communication » d’un audio-visuel débile.

Dès lors qu’on a pris conscience de cette réalité, on peut, sur la question du racisme, renverser totalement les termes du problème tel qu’il est présenté par le discours officiel. Le racisme est du coté de ceux qui veulent, pour l’Europe et éventuellement d’autres ensembles historiques, une société multiraciale : le racisme est du coté de ceux qui s’arrogent le monopole de l’antiracisme ; le racisme est du coté de ceux qui dévalorisent l’appartenance et la conscience raciales, c’est-à-dire l’ethnicité des peuples du monde, qui entendent faire disparaître les races – aujourd’hui encore richesse inestimable de l’espèce – en les ravalant au rang de simples catégories biologiques individuelles, de simples « curiosités » ethnographiques et superficielles. Le racisme est du coté de ceux qui nous font croire que la reconnaissance du fait racial et des identités ethniques conduit au complexe de supériorité xénophobe, alors que, tout au contraire, le mépris des autres races, la paranoïa comme la haine raciale naissent dans les sociétés de juxtaposition égalitaire (Etats-Unis). Le racisme, en bref, est du coté de ceux qui dévalorisent l’identité ethnique, entendue au sens le plus riche, c’est-à-dire bioculturel, au profit de fausses appartenances, d’identifications déculturantes et primitives à des modèles strictement politiques (« démocratie occidentale », culture des « droits de l’homme », etc.).

A l’inverse, la véritable opposition au racisme passe par la reconnaissance de la légitimité de l’affirmation de la conscience et du fait ethniques par tous les peuples, le sien compris. Le droit à l’identité, pour un peuple, c’est aussi le droit à une relative homogénéité ethnique et le droit à une territorialité, c’est-à-dire à une souveraineté sur une unité politique, de manière à ce que s’observe une coïncidence entre l’ethnicité et l’ensemble territorial indépendant ; en effet, le droit d’un peuple à l’identité n’est pas garanti s’il cohabite au sein d’une vaste unité politique avec d’autres minorités et s’il ne détient pas la souveraineté sur un territoire où son ethnie soit très majoritairement représentée. Une telle juxtaposition d’ethnies dans le cadre d’une « macro-société » donne systématiquement lieu à une mosaïque sociale où règnent les ghettos et la haine raciale, culturelle et religieuse. A des titres divers, les Etats-Unis, le Liban, les pays d’Afrique occidentale, l’Afrique du Sud, l’Union soviétique, illustrent la nocivité de la cohabitation ethnique et donnent le spectacle de nations tribalisées où règne le colonialisme intérieur.

Notes

[1] Voir sur ce point Jean-Yves Le Gallou, La préférence nationale, Albin Michel, Paris 1985.

[2] Cf. Guillaume Faye, Nouveau discours à la nation européenne, Albatros, Paris 1985.

[3] Cf. Le Monde, 9 mars 1985 : relation d’un discours de L. Fabius à Toulouse.

[4] Un intéressant rapport très confidentiel a été publié par l’administration française des Postes sur l’apparition préoccupante de « réseaux » et de « filières » fondés sur l’ethnie à l’intérieur des hiérarchies officielles, et donnant lieu à des discriminations raciales endémiques dans un sens comme dans l’autre.

[5] Guillaume Faye, La Nouvelle Société de Consommation, Le Labyrinthe, Paris 1983.

[6] Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire en France, Seuil, Paris 1978.

[7] Cf. sur ce point Alain Griotteray, Les immigrés, le choc, Plon, Paris 1984.

[8] Il faut mentionner à ce propos l’incroyable campagne de propagande organisée en France en 1985, avec l’appui du pouvoir, par l’association SOS-Racisme et une partie de la presse, en faveur de la société multiraciale. L’objet subtil de cette campagne était tout à la fois de dévaloriser l’identité française (« La France est comme une mobylette, elle marche au mélange »), de créer des tensions ethniques, notamment anti-arabes et de présenter la société multiraciale comme un fait acquis. La jeunesse était notamment moralement sommée de porter un badge antiraciste vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, ceux qui le refusaient étant explicitement culpabilisés. Le résultat le plus probant de cette campagne aura été de diviser la population sur la question raciale, qui revenait ainsi au grand jour pour la première fois depuis 1945, et de faire croître dans des proportions considérables les partisans d’une expulsion brutale des gens de couleur… On peut même dire que, sociologiquement, à partir de cette année 1985, la France est le premier pays européen où la question raciale soit ouvertement et explicitement posée, où le problème de l’identité soit formulée en termes ethniques et biologiques et où le racisme soit devenu un sentiment courant, aussi bien d’ailleurs chez les gens de couleur que chez les autres.

[9] Thème récurrent dans les séries télévisées et les innombrables films « pédagogiques » qui fleurissent depuis le milieu des années soixante-dix, et pas seulement autour du sempiternel thème de la « superbe brute SS », dont il ne se passe pas de semaine sans que les journalistes des grands médias écrits et audiovisuels n’évoquent avec délice le spectre.

[10] Au cours d’une émission télévisée sur la 2ème chaîne française consacrée au racisme – une de plus. Albert Jacquard, qui se prétend par imposture généticien mais qui est la risée des milieux scientifiques, s’évertue, depuis plus de dix ans, à expliquer aux Français que les races n’existent pas, mais ne cesse, pour démontrer cette contre-évidence, de se faire l’apologiste de la société multiraciale. Ou bien elles existent, ou bien elles n’existent pas…

Cf. également B.H. Lévy, Le Diable en tête, Grasset, Paris 1985.